Malgré la douleur, malgré la soif, malgré le sable dans sa gorge et ses lèvres craquelées, le sépulcrite ne pouvait chasser de sa pensée la vision de l’autel du St-Sépulcre devant lequel il s’était agenouillé. Chaque pas qu’il arrivait à placer devant l’autre et qui faisait soulever la poussière du désert lui ramenait sans cesse cette image de ce qu’il avait contemplé là-bas, lors de la grande croisade d’Al Saour Asif, telle une vision du Royaume des Cieux, de l’Assemblée Céleste en adoration devant l’Éternel. Les pensées qui étaient siennes contrastaient considérablement avec l’endroit lugubre qu’il traversait, mais Aldebert ne semblait pas s’en soucier. Le désert dans les Territoires de l’Oubli, à la nuit tombée, était froid et inhospitalier, et cachait de nombreux dangers mortels. Mais là d’où il s’était échappé, le frère-chevalier du St-Sépulcre avait vu des horreurs si terrifiantes que même les menaces de la nuit, en cet endroit ou dans un autre, ne le préoccupaient guère.
Épuisé, sentant les mailles de son armure traverser son gambison et mordre dans la chair de ses épaules, l’homme s’arrêta au sommet d’une dune, contemplant les étoiles. Il ignorait pourquoi il était toujours en vie, après tout ce qui s’était passé. Son esprit se mit alors à vagabonder, se remémorant sa chute en Al-Saour Asif et son éveil dans un temple de Terratos, entre les mains d'un certain Wolf du Mont-Blanc. Et les hurlements stridents qui lui déchiraient les oreilles, dans les profondeurs du donjon où on l’avait enfermé, ce n’était pas seulement ceux des âmes perdues engeôlées en cet endroit, mais c’était aussi les siens. Le visage de cette créature que les cultistes avaient invoquée pour lui, pure incarnation du Mal, ne quitterait jamais véritablement sa pensée. La Succube, comme ils la désignaient, diablesse aux charmes inhumains, devait servir à corrompre l’homme de foi et par le péché de la chaire, produire une engeance de destruction qui allait devenir une menace pour la Vraie Foi toute entière...
Aldebert, ruisselant de sueur, se réveilla, allongé sur la dune. Il s’était assoupi, mais la souffrance de ses souvenirs qu’il revivait à travers ses cauchemars l’avait sorti de son sommeil. Quand les ténèbres cherchaient ainsi à envahir son âme, Aldebert parvenait à les chasser en se remémorant plutôt sa fuite des donjons de Syrn : une lumière éblouissante, un homme portant sa tête entre les mains, St-Denis lui-même marchant sur une nuée soufflée par le chœur des anges. « Va, Aldebert, avait-il dit, ta place n’est pas ici. Il est temps pour toi de rentrer à la maison. » Vision, rêverie? Pourtant, c’est bien suite à cette apparition que le frère du St-Sépulcre avait découvert une issue secrète le menant à sa liberté.
Maintenant, seul et perdu en ces terres de cauchemar, Aldebert espérait seulement survivre et retrouver le chemin de Blanchegarde. Ses chances de réussite semblaient plutôt minces, vu son état pitoyable. Qu’adviendrait-il de lui s’il tombait sur des sentinelles orcs ou sur des êtres d’outre-tombe hantant les vallées désertiques de ces terres oubliées? Comme si le malheur sait parfois lire dans la pensée des hommes, le sifflement d’une flèche se fit entendre et Aldebert poussa un petit cri étouffé. Surgissant des ténèbres de la nuit, des créatures vêtues de peaux de bêtes et brandissant de grands gourdins apparurent autour de lui. Des gobelins, une dizaine à tout le moins, chevauchant des loups monstrueux. Murmurant une prière entre ses lèvres, Aldebert empoigna son épée émoussée, laissant simultanément la sangle de son bouclier glisser dans sa main de mailles. « Montjoie! St-Denis! », s’écria-t-il, rassemblant ses dernières énergies afin de charger le chef des créatures. La monture du gobelin fit un bond vers Aldebert, tentant de le renverser, mais le chevalier l’esquiva, puis d’un mouvement brutal rabattit son arme sur la tête du cavalier, lui ouvrant le crâne dans un éclat de sang verdâtre. Les gobelins, voyant leur chef mort, hésitèrent un moment, et le chevalier, enflammé par la rage du guerrier de Dieu, en profita pour se jeter sur l’un d’eux. « Que trépasse si je faiblis! », lança-t-il, écorchant l’épaule de la créature par un coup d’épée mal placé. La réplique de la créature fut violente et Aldebert bloqua de son grand bouclier un coup de gourdin clouté destiné vers sa tête. Les clous de l’arme primitive se fichèrent dans le bouclier, si bien qu’Aldebert réussit à désarmer le gobelin en ramenant brusquement le bouclier vers lui. Prise au dépourvu, la créature fit volte-face, tentant de fuir, mais la dernière vision qu’elle eut fut celle de la pointe d’une épée sortant de sa poitrine.
Aldebert arracha l’arme du corps de sa victime et leva les yeux vers les autres créatures. Elles étaient déjà en fuite, disparaissant dans la nuit en poussant des cris aigus. Aldebert comprit qu’elles étaient parties chercher des renforts et la panique voulut s’emparer de lui. Il s’élança vers des arbres tordus et rabougris dont ils voyaient les ombres au lointain. Sa respiration s’accéléra, il pouvait entendre ses battements de cœur tambourinant dans ses oreilles. Il devait trouver refuge, mais une douleur atroce, telle une terrible brûlure, lui traversait la hanche et, trébuchant, il s’affaissa de tout son long sur le sol poussiéreux. Il réalisa alors qu’une flèche, celle dont il avait entendu le sifflement tout à l’heure, pointait de sa hanche et avait bel et bien réussit à traverser son haubert. Les mailles d’acier étaient mouillées par le sang de la plaie et déjà très affaibli, Aldebert sentit ses dernières forces le quitter. Il ne se releva jamais de cet endroit.
Est-ce que le Destin ou la Providence Divine favorisaient ce soldat de Dieu? Peut-être, mais l’amitié et l’amour fraternel eurent certainement un rôle à jouer dans la survie d’Aldebert. Le lendemain matin, en effet, un homme grand portant une armure étincelante et arborant les couleurs de la Maison du Lys descendit de son cheval pour s’accroupir tout prêt d’Aldebert. Retirant son heaume, il murmura quelque prière de remerciement à Dieu avant de venir en aide à son ami gisant grièvement blessé sur le sol maudit de cette terre de cauchemar. Pouvant à peine contenir leur joie, 3 autres chevaliers sautèrent de leur monture. L’un d’eux portait les couleurs de la famille Roiville, un autre la croix d’or du St-Sépulcre et un autre la croix rouge des Templiers. Reconnaissant le visage de ses amis Ramiel, Décimus et Gabriel de Châtillon ainsi que de son frère Adhémar, Aldebert esquissa un sourire à peine visible dans sa barbe broussailleuse, imbibée de sang.
« Viens Aldebert, murmura Ramiel à son ami, ta place n’est pas ici. Il est temps pour toi de rentrer à la maison... »
_________________
Aldebert de Roiville, Grand Prieur de l'Ordre du St-Sépulcre
Montjoie! Saint-Denis! Que trépasse si je faiblis!